La mort des pirates
Le comportement du forban, au moment du gibet, n'est pas moins éloquent. Étranger à la panique autant qu'au flegme, on le dirait absent et comme indifferent. Il exprime ses sentiments religieux mais ne se présente pas en pénitent. Sa dernière marche est d'une grande familiarité. Il n'est ni revolté, ni affolé, ni même etonné. Beaucoup sourient ; et comment se facheraient-ils? à embrasser leur metier, c'est à la mort qu'ils ont fait allégeance, c'est à la vie terrestre qu'ils ont donné congé. Le néant est leur maître et l'organisateur de leur démence, de leur conviction, le sol où leur errance s'accomplit.
Il convient donc d'entendre leur indifference à la mort comme une indifference extasiée. La mort est le chiffre de leur énigme. Elle énonce le resulat de l'equation que pose leur existence. Leur vie est si imbue de mort qu'elle n'est que le dévoilement interminable de leur propre trepas. Celui ci est purifié de son drame : il leve l'ultime voile avant l'engloutissement dans la vérité du monde.
De toutes les grandes communautés guerrieres qui ont encombré Azeroth, le piratariat est l'une des seules à n'avoir jamais imaginéde créer un ordre, de décerner des croix et des decorations. Cette sagesse, cette desolation nous touchent. Et si l'idée de leur vint pas d'elever un monument à la memoire du pirate inconnu, n'est ce pas que tous les pirates sont inconnu s et qu'ils ont choisi de mourir sans mémoire?
Le pirate trepasse, on le balance à l'eau ou bien on l'abandonne aux sables et nul bouquet d'immortelles ne prolongera la legere buée que son existence deposa sur les mirages du temps. Cette culture sans cimetiere est une culture resignée. Sans doute elle est une culture sacrée : les forbans ont choisi le neant ou la resurrection, non la confuse survie des epitaphes.
Que retenir de la longue saison pirate? ils ont derivés un instant dans la beauté des choses, sous le poudroiement des lunes en allées, et ils sont morts. Ils furent epouvantables et fraternels, pervers ou compatissants mais leur noblesse fut de mourir sans venité : lers ossements ont été livrés aux sables et aux gouffres, quand leur memoire s'inscrivait dans les calligraphies du neant. Ces archives de poussiere, de cendres et d'os sont celles des abîmes, le vent de la divine Lumière, déjà, les a dissipés. Là bas, dans les confins de l'histoire, des hommes faibles et sauvages ont passé. De leurs repaires desertés nous reviennent les échos du vide : ils nous parlent du goût de néant, du goût d'eternité qui devasta jadis quelques coeurs detestables ou genereux - inconsolés.